Comment la technologie nous aliène et nous détruit. Episode 3, à qui profite le crime

Statistiquement, il y a une corrélation entre l’accélération de l’évolution technologique et l’augmentation des inégalités. Factuellement, des individus amassent d’immenses fortunes à chaque nouvelle étape de cette évolution. Structurellement, le monde la finance en profite à chaque fois. Mais ce serait presque trop facile, si ce n’était que ça.

Car nous sommes arrivés certainement à l’ultime étape de cette évolution, du moins pour l’Homme, à moins d’un retournement de l’Histoire, d’une révolte générale et immédiate. Ultime, car l’Homme, en tant qu’espèce telle que définie aujourd’hui, risque de disparaître.
Regardons les choses d’un point de vue simplement citoyen, d’abord.
Nous avons ces nouveaux ultra-riches, dotés à la fois d’une puissance financière sans précédent, donc d’un puissance politique, et d’une arrogance infinie. Nous avons ces gens qui n’ont même plus peur de dire qu’ils sont à la recherche de l’immortalité, quitte à se séparer de leur nature humaine. Les projets transhumanistes et les investissements dans la génétique et l’intelligence artificielle ne se cachent presque plus sous les auspices du bien du progrès à apporter à l’Humanité toute entière. On nous dit simplement: “nous recherchons à vaincre la mort”.
Si des esprits plus sensés peuvent répondre que c’est là une mission impossible, digne de la pierre philosophale, le problème n’est pas là. Le problème est plutôt dans la démarche elle-même, car supposons bêtement que ces vauriens y arrivent. Et alors ? Quid de l’Humanité ? Vont-ils offrir l’immortalité au maassaï qui fait paître ses vaches ? Au mineur qui va chercher les terres rares qui leur sont si précieuses ? Au vendeur à la sauvette d’un souk marocain ?
Admettons. Admettons non pas cette utopie, mais cette misère de réflexion futuriste. Et alors ?!! L’Humanité va-t-elle se figer ? Va-t-on cesser de se reproduire ? Comment est-il possible, soit dit en passant, que des médias ou des geeks s’extasient devant cette puissance affichée, mais finalement tellement dénouée de toute réflexion et de tout bon sens ? Les Google boys et autre Zuckemberg ne sont que des petits cons ayant les manettes du jeu monde entre leur mains. Chacune de leur prise de position devrait donner naissance à des manifestations monstre devant leur domicile, juste pour qu’ils ferment leur gueule. Au lieu de ça, on commente leurs délires et on se positionne comme on peut par rapport à un avenir qu’ils nous dessinent et qui nous paraît, de fait, inéluctable. En somme, notre léthargie fait que nous n’aurons que ce que nous méritons La (petite) bonne nouvelle est ailleurs. C’est que ces gens, qui nous paraissent brillants juste parce qu’ils sont riches et ont réussi à nous voler, ne sont en fait pas si futés que ça. Ou, du moins, pas dans le sens de la survie de l’espèce. Je ne sais pas ce qu’ils espèrent pour leurs enfants, mais le monde qu’ils nous proposent tuera les leurs, s’il tue les nôtres.
Car à force de se regarder le nombril, ils ne voient absolument pas le vrai danger, le vrai bénéficiaire de leurs crimes.
Il est navrant de voir le manque d’imagination que nous avons collectivement lorsqu’il s’agit d’imaginer ce que l’intelligence artificielle peut être. Certains l’ont fait, mais si peu. La plupart voient des robots ou des ordinateurs, des entités physiques perceptibles douées d’une volonté propre et capables de décider sur la base de la conscience de soi.
Pourtant, si on s’éloigne suffisamment de notre condition humaine, on se rend compte à quel point la réalité semble nous échapper. Au même titre qu’une fourmi n’a certainement pas conscience de l’organisme fourmilière, chaque individu humain semble ne pas voir le super-organisme dont il fait parti. Peut-être parce qu’il est difficile d’en tracer les frontières. Est-ce l’Humanité, la Nature, la Terre ? Mais ne pas être en mesure de l’identifier plus précisément, ne l’empêche pas d’exister.
Pour ma part j’ai tendance à dire qu’il s’agit de la Terre, pour des raisons de frontière physique dans les échanges. Un organisme est finalement un ensemble d’entités communicantes et il doit exister un seuil dans cette communication à partir duquel elle est trop faible pour laisser se constituer un tout. Dans “Gödel, Escher, Bach : Les Brins d’une Guirlande Éternelle” de Douglas Hofstadter on a l’intuition de cela justement lorsqu’il expose le fonctionnement d’une fourmilière et de la notion de signaux.
Or, depuis l’avènement des technologies de la communication même les plus simples, et cela démarre avec la première révolution industrielle, nous avons mis en place un nouveau système, d’abord totalement neutre. Mais, en parallèle, est né le capitalisme (et son alter-ego, le communisme) qui a accentué l’existence de règles de jeu matérialistes différentes de celles instaurées dans la Nature. La survie de sa propre descendance est devenue presque mineure face à la prise du pouvoir par l’orgueil et l’amour de soi. Amasser des fortunes s’est partiellement décorrélé de la nécessité de nourrir ses enfants et le summum fut atteint avec l’avènement des transactions automatisées ou la réalité disparaît au profit d’un monde parallèle totalement virtuel et que plus personne ne maîtrise vraiment.
Tout cela m’a fait pensé un jour que nous avons créé, in fine, une nouvelle forme de vie: le système en lui-même. Appelons-le capitalisme, même si c’est certainement plus compliqué que cela.
Mais en quoi le capitalisme est-il une entité douée d’une volonté propre ?
Eh bien regardons de près le fonctionnement de notre société. Si on met de côté les théories du complot, on ne peut s’empêcher d’observer l’émergence de comportements de divers acteurs politiques et économiques ayant pour objectif évident le fait de maintenir le système dans l’état, voir à le pousser vers un fonctionnement de plus en plus libre, non réglementé par l’Humain et donc indépendant.
On peut se demander pourquoi tous ces gens poussent dans le même sens. La réponse de leurs soutiens est que c’est parce que c’est bon. Évidemment, il n’y a qu’eux pour le croire, mais en même temps il n’émerge aucune autre solution portée par la masse, comme si nous étions sous anesthésie générale. Pourtant, il n’y a que trois issues possibles, de l’avis général, certes synthétisé à la caricature: la révolte et la mise en place d’un autre monde, la disparition de l’Homme, ou la survie à travers une sorte de totale dépendance, de fusion même, avec les technologies que nous avons créées et qui seraient la seule bouée de sauvetage. Le transhumanisme en somme, à divers degrés selon le niveau de béatitude technologique des tenants de cette hypothèse.
Il est évident à y réfléchir plus de deux secondes que cette troisième voie est aussi une disparition de l’Homme tel qu’il existe depuis 150000 ans (3 millions si on étend les critères). Mais alors que l’évolution des espèces fait nécessairement le même travail, ici ce n’est pas un facteur naturel qui serait impliqué, mais notre propre création. Pour la première fois de l’Histoire, une espèce déciderait de sa fin.
En fait, cela est peu probable et, avec un peu de recul et de folie, on peut tout aussi bien se dire que le système, le capitalisme doué d’une volonté propre s’en contrefiche de quelles sous-entités le font vivre. Ce super-organisme que nous avons créé et qui parasite la Terre, notre organisme mère, est peut-être tout simplement en train d’agir pour son unique survie. Voici donc à qui profite le crime.
Tout cela n’est que folie ? Pourtant nous apprenons à nos enfants que les fous peuvent avoir raison et que les Troyens auraient dû écouter Cassandre.